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«Après la guerre en Ukraine, les Européens ne pourront plus rejeter les réfugiés africains ou asiatiques»

tribune

  • Dr Richard KojanPrésident de l’ONG humanitaire Alima
  • Dr Moumouni KindaDirecteur général d’Alima

Article du journal LA CROIX

Pour Richard Kojan et Moumouni Kinda, deux médecins de l’ONG humanitaire Alima, les pays occidentaux ne pourront plus refuser des réfugiés d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient « sous des prétextes fallacieux 

« Avec la guerre en Ukraine, nous assistons, semble-t-il, à une globalisation du drame humanitaire. »

Depuis l’Afrique de l’Ouest et du Centre, la crise ukrainienne a malheureusement des airs de déjà-vu : des centaines de milliers de familles sur les routes qui fuient les horreurs de la guerre après avoir tout laissé derrière elles, déjà ou bientôt sous les décombres.

Solidarité et impuissance semblent devoir caractériser la relation aux drames humanitaires qui n’épargnent désormais aucun continent. Alors, en tant qu’humanitaires, faisons de cette crise qui se déroule sous nos yeux éberlués aux portes de l’Union européenne l’occasion historique de réfléchir ensemble, dans le Nord comme dans le Sud, pour ainsi dire à égalité de tragédies, à la raison d’être et à l’avenir de l’humanitaire.

En finir avec le « réfugié kilomètre »

Avec la guerre en Ukraine, nous assistons, semble-t-il, à une globalisation du drame humanitaire. Hier encore relégué aux confins des zones de guerre ou d’instabilité géopolitique – en Birmanie, au Moyen-Orient, en République démocratique du Congo, au Sahel ou plus récemment dans le golfe de Guinée,… –, le phénomène des déplacements forcés prend un visage nouveau pour nos contemporains qui n’ont pas vécu la Seconde Guerre mondiale.

Le « réfugié kilomètre », c’est-à-dire celui qui cherche refuge près de chez vous, s’est maintenant imposé à vous, Français, Européens. Pendant des années, nous avons essayé de le rapprocher de vous, en vous donnant à voir, à travers nos ONG et nos campagnes d’appels à dons, les horreurs du déracinement, du dénuement et, pire encore, du déni. Maintenant que ces images occupent vos télés, vos esprits et que déjà ce sont les rescapés qu’il faut héberger dans vos maisons à travers toute l’Europe, nous pouvons peut-être en finir définitivement avec ce biais psychologique. Celui du proche et du lointain, du semblable et de l’étranger, et convenir de regarder l’exil forcé comme un drame qui nous concerne toutes et tous. On ne peut ainsi accepter que les réfugiés d’origine africaine qui fuient, eux aussi, l’Ukraine soient triés et discriminés à cause de leur couleur de peau.

Revenir aux fondamentaux de l’humanitaire

Qu’on le veuille ou non, il y aura un avant et un « après-guerre en Ukraine » pour ce qui est de l’accueil des exilés et réfugiés dans le monde, mais aussi de la réponse apportée aux crises humanitaires en général. Sur la question du droit d’abord. Comment refuser à l’avenir les réfugiés fuyant vers les pays de l’Union européenne les conflits en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient ? Les décideurs politiques qui proclament aujourd’hui la nécessité de l’hospitalité vis-à-vis des Ukrainiens ne pourront demain la refuser sous des prétextes fallacieux qui violent les bases fondamentales de la convention de Genève sur le traitement des réfugiés – il doit être appliqué « sans discrimination par rapport à la race, la religion ou le pays d’origine du requérant ». 

L’hospitalité inconditionnelle dont bénéficient aujourd’hui en Pologne, en Hongrie ou en France les réfugiés victimes de la guerre en Ukraine doit redevenir une référence politico-administrative durable. L’utilisation inédite du statut européen de « protection temporaire », renouvelable un an, crée un précédent qu’il faudra sans doute évaluer et améliorer pour qu’il puisse s’appliquer à l’avenir à d’autres crises et régions du monde.

Faire face aux crises aiguës

Sur la question du soin ensuite, le cœur de notre expertise, le fondement de notre engagement. L’approche humanitaire consiste à faire face à une crise aiguë en mobilisant dans l’urgence et dans un contexte de guerre ou d’anomie tous les savoir-faire médicaux (chirurgie lourde, prise en charge de la malnutrition, prévention d’épidémies, distribution de médicaments et de nourriture, prise en charge psychologique). Nos interventions sont indépendantes des parties prenantes au conflit, ce qui permet de réinstituer la victime en sujet de droit et donc de soins. Elles obéissent à un devoir d’assistance universel qui ne devrait souffrir d’aucune exception, d’aucun traitement différencié.

Pourtant les moyens déployés en Ukraine en quelques semaines contrastent fortement avec le sous-financement de nombreuses crises humanitaires, notamment en Afrique. L’Ukraine, c’est le juste niveau de solidarité et de prise en charge, celui qui va contribuer à nourrir une culture de l’aide et peut-être même susciter des vocations humanitaires. Mais surtout celui qui devrait inspirer un nouveau standard international et obliger l’ensemble des acteurs et bailleurs institutionnels à s’y conformer partout ailleurs.

Anticiper l’explosion des déplacés de la faim et du climat

Alors qu’entre cinq et sept millions de réfugiés sont annoncés hors des frontières de l’Ukraine selon différentes sources, les répercussions économiques du conflit ne manqueront pas de se faire sentir partout dans le monde, et particulièrement sur le continent africain.

Après deux ans de pandémie Covid, la situation est déjà très tendue. Dans le nord du Cameroun, par exemple, où de nombreux foyers (près d’un million de personnes) sont à court de réserves alimentaires, avant même la difficile période de soudure, habituellement entre juin et août. L’augmentation mondiale des prix des matières premières, ajoutée à l’insécurité des conflits armés et aux dérèglements climatiques, peut vraiment faire craindre le pire pour ce début d’été dans la zone Sahel et ses alentours. Les organisations internationales parlent de 38 millions de personnes en situation d’urgence alimentaire – une situation sans précédent…

La solidarité Nord-Sud sera-t-elle cette fois au rendez-vous pour nous permettre d’intervenir à temps ? Il faut l’espérer car les défis humanitaires qui nous attendent sont colossaux. Le rapport Groundswell de la Banque mondiale prévoit 216 millions de réfugiés climatiques d’ici à 2050. La grande majorité de ces déplacements se feront à l’intérieur des pays touchés, ou dans les pays limitrophes, c’est-à-dire globalement dans les pays du Sud.

Alors construisons ensemble une solidarité réellement internationale, qui ne discrimine pas les populations et considère chaque victime de crise humanitaire comme une personne vulnérable à secourir. Tout se joue dans ce pari-là, celui d’un vrai humanitaire.

Solidarité et impuissance semblent devoir caractériser la relation aux drames humanitaires qui n’épargnent désormais aucun continent. Alors, en tant qu’humanitaires, faisons de cette crise qui se déroule sous nos yeux éberlués aux portes de l’Union européennel’occasion historique de réfléchir ensemble, dans le Nord comme dans le Sud, pour ainsi dire à égalité de tragédies, à la raison d’être et à l’avenir de l’humanitaire.iPourquoi lire La Croix ?La Croix privilégie le débat serein et approfondi, entre chrétiens et avec ceux qui ne croient pas ou croient autrement.+

En finir avec le « réfugié kilomètre »

Avec la guerre en Ukraine, nous assistons, semble-t-il, à une globalisation du drame humanitaire. Hier encore relégué aux confins des zones de guerre ou d’instabilité géopolitique – en Birmanie, au Moyen-Orient, en République démocratique du Congo, au Sahel ou plus récemment dans le golfe de Guinée,… –, le phénomène des déplacements forcés prend un visage nouveau pour nos contemporains qui n’ont pas vécu la Seconde Guerre mondiale.

Le « réfugié kilomètre », c’est-à-dire celui qui cherche refuge près de chez vous, s’est maintenant imposé à vous, Français, Européens. Pendant des années, nous avons essayé de le rapprocher de vous, en vous donnant à voir, à travers nos ONG et nos campagnes d’appels à dons, les horreurs du déracinement, du dénuement et, pire encore, du déni. Maintenant que ces images occupent vos télés, vos esprits et que déjà ce sont les rescapés qu’il faut héberger dans vos maisons à travers toute l’Europe, nous pouvons peut-être en finir définitivement avec ce biais psychologique. Celui du proche et du lointain, du semblable et de l’étranger, et convenir de regarder l’exil forcé comme un drame qui nous concerne toutes et tous. On ne peut ainsi accepter que les réfugiés d’origine africaine qui fuient, eux aussi, l’Ukraine soient triés et discriminés à cause de leur couleur de peau.

Revenir aux fondamentaux de l’humanitaire

L’hospitalité inconditionnelle dont bénéficient aujourd’hui en Pologne, en Hongrie ou en France les réfugiés victimes de la guerre en Ukraine doit redevenir une référence politico-administrative durable. L’utilisation inédite du statut européen de « protection temporaire », renouvelable un an, crée un précédent qu’il faudra sans doute évaluer et améliorer pour qu’il puisse s’appliquer à l’avenir à d’autres crises et régions du monde.

Faire face aux crises aiguës

Sur la question du soin ensuite, le cœur de notre expertise, le fondement de notre engagement. L’approche humanitaire consiste à faire face à une crise aiguë en mobilisant dans l’urgence et dans un contexte de guerre ou d’anomie tous les savoir-faire médicaux (chirurgie lourde, prise en charge de la malnutrition, prévention d’épidémies, distribution de médicaments et de nourriture, prise en charge psychologique). Nos interventions sont indépendantes des parties prenantes au conflit, ce qui permet de réinstituer la victime en sujet de droit et donc de soins. Elles obéissent à un devoir d’assistance universel qui ne devrait souffrir d’aucune exception, d’aucun traitement différencié.

Pourtant les moyens déployés en Ukraine en quelques semaines contrastent fortement avec le sous-financement de nombreuses crises humanitaires, notamment en Afrique. L’Ukraine, c’est le juste niveau de solidarité et de prise en charge, celui qui va contribuer à nourrir une culture de l’aide et peut-être même susciter des vocations humanitaires. Mais surtout celui qui devrait inspirer un nouveau standard international et obliger l’ensemble des acteurs et bailleurs institutionnels à s’y conformer partout ailleurs.

Anticiper l’explosion des déplacés de la faim et du climat

Alors qu’entre cinq et sept millions de réfugiés sont annoncés hors des frontières de l’Ukraine selon différentes sources, les répercussions économiques du conflit ne manqueront pas de se faire sentir partout dans le monde, et particulièrement sur le continent africain.

Après deux ans de pandémie Covid, la situation est déjà très tendue. Dans le nord du Cameroun, par exemple, où de nombreux foyers (près d’un million de personnes) sont à court de réserves alimentaires, avant même la difficile période de soudure, habituellement entre juin et août. L’augmentation mondiale des prix des matières premières, ajoutée à l’insécurité des conflits armés et aux dérèglements climatiques, peut vraiment faire craindre le pire pour ce début d’été dans la zone Sahel et ses alentours. Les organisations internationales parlent de 38 millions de personnes en situation d’urgence alimentaire – une situation sans précédent…

La solidarité Nord-Sud sera-t-elle cette fois au rendez-vous pour nous permettre d’intervenir à temps ? Il faut l’espérer car les défis humanitaires qui nous attendent sont colossaux. Le rapportGroundswell de la Banque mondiale prévoit 216 millions de réfugiés climatiques d’ici à 2050. La grande majorité de ces déplacements se feront à l’intérieur des pays touchés, ou dans les pays limitrophes, c’est-à-dire globalement dans les pays du Sud.

Alors construisons ensemble une solidarité réellement internationale, qui ne discrimine pas les populations et considère chaque victime de crise humanitaire comme une personne vulnérable à secourir. Tout se joue dans ce pari-là, celui d’un vrai humanitaire.